Le département américain de la Défense a finalisé une série d’accords commerciaux avec huit acteurs majeurs de l’intelligence artificielle, ouvrant l’usage de leurs modèles dans ses environnements classifiés. La liste comprend OpenAI, Google, Microsoft, Amazon, Oracle, Nvidia, SpaceX et la jeune pousse Reflection AI. Une absence saute aux yeux : celle d’Anthropic, dont les modèles Claude étaient pourtant utilisés jusqu’ici par le Pentagone, notamment via la plateforme Maven de Palantir.
Une couverture large, du modèle au cloud souverain
Annoncés vendredi 2 mai puis détaillés ce week-end, ces contrats couvrent à la fois les modèles d’IA et les infrastructures de calcul. Microsoft, Amazon et Oracle apporteront à la fois leurs grands modèles et le cloud sécurisé pour les exécuter, ce qui évite au Pentagone de bâtir ses propres datacenters classifiés à partir de zéro. Nvidia, lui, mettra en avant sa famille Nemotron, des modèles open source taillés pour les agents autonomes capables d’enchaîner des tâches en plusieurs étapes.
L’inclusion de Reflection AI, jeune pousse adossée à Nvidia et fondée par d’anciens chercheurs de Google DeepMind, surprend davantage. La société n’a pas encore mis de modèle public à disposition, mais elle travaille à un modèle dédié au marché sud-coréen sur fonds gouvernementaux et viserait une valorisation autour de 25 milliards de dollars selon plusieurs sources. SpaceX, de son côté, complète l’écosystème avec ses capacités de calcul et de connectivité satellite, dans la lignée de son partenariat Starshield destiné aux usages militaires.
Les usages : analyse, logistique et traitement de données massives
Emil Michael, sous-secrétaire à la Défense pour la recherche et l’ingénierie, a justifié l’initiative auprès du Wall Street Journal en parlant de fournir aux militaires des outils d’IA pour conserver un avantage et obtenir une supériorité décisionnelle. Concrètement, les premiers cas d’usage tournent autour de l’analyse de renseignement, de la logistique et du traitement à grande échelle de données opérationnelles dans des enclaves classifiées.
Plusieurs des entreprises signataires ont précisé que leurs technologies ne seraient pas utilisées pour de la surveillance de masse ou pour des systèmes d’armes autonomes. Le Pentagone affirme que de telles dérives seraient illégales et invite à se reposer sur ses mécanismes de contrôle internes. Aucun mécanisme d’application indépendant n’a toutefois été rendu public, ce qui laisse intacte une partie des critiques formulées par les associations de défense des droits civils ces derniers mois.
L’éviction d’Anthropic, un coup de tonnerre politique
L’absence d’Anthropic est la nouvelle la plus commentée. Les modèles Claude figuraient parmi les rares systèmes d’IA accessibles dans les environnements classifiés du département de la Défense, principalement via Palantir. Après un litige contractuel, le Pentagone a classé l’entreprise comme un risque pour sa chaîne d’approvisionnement et coupé les accès. Le secrétaire à la Défense Pete Hegseth est allé jusqu’à qualifier le PDG d’Anthropic Dario Amodei de « lunatique idéologique » lors d’auditions au Congrès, selon les comptes-rendus rapportés par la presse américaine.
Anthropic conteste désormais cette désignation devant la justice. La société, qui se présente publiquement comme la plus prudente des grands laboratoires d’IA sur les questions de sécurité, avait pourtant accepté de longue date des usages militaires de ses modèles. Selon les éléments du dossier, Claude aurait été mobilisé dans certaines opérations menées pendant le conflit avec l’Iran et dans des actions ciblant le dirigeant vénézuélien Nicolás Maduro.
Une bataille de valorisations en arrière-plan
Au-delà de l’idéologie, l’épisode met en lumière la dépendance croissante des laboratoires d’IA aux contrats gouvernementaux et de défense. OpenAI, Google et Nvidia disposent désormais d’un canal direct pour vendre dans des environnements à forte valeur ajoutée, où les marges sont élevées et la concurrence faible. Pour Anthropic, l’éviction représente non seulement une perte commerciale immédiate mais aussi un signal négatif à un moment où plusieurs investisseurs spéculent sur une introduction en Bourse à l’horizon 2026 ou 2027.
Côté Pentagone, le pari est clair : multiplier les fournisseurs pour éviter la dépendance à un seul acteur, tout en accélérant l’intégration des grands modèles dans les chaînes décisionnelles militaires. Le risque, lui, est tout aussi visible : à mesure que ces modèles passent du soutien analytique à des usages plus opérationnels, les questions de fiabilité, de biais et d’audit indépendant ne pourront plus être renvoyées aux pages publiques de chaque éditeur.