En Inde, des milliers de travailleurs se filment pour entraîner les futurs robots humanoïdes

Travailleuse en Inde filmant ses gestes quotidiens pour entrainer les futurs robots humanoides

Une heure par jour, Nagireddy Sriramyachandra enfile un bandeau frontal pour y fixer son smartphone, puis se filme en train de couper des mangues dans sa petite maison du village de Karur, dans le Tamil Nadu. Ces vidéos, elle les envoie à une entreprise spécialisée qui les vend ensuite aux géants de la robotique mondiale. En échange, elle touche 250 roupies l’heure, soit environ 2,20 euros. « Qui vous donnerait autant juste pour faire des tâches ménagères ? Et peut-être qu’un jour j’aurai moi aussi un de ces robots », dit-elle.

Des données « égocentriques » pour des robots qui apprennent

Pour fonctionner dans le monde réel, les robots humanoïdes ont besoin d’un type très particulier de données : des vidéos filmées du point de vue de la personne qui réalise la tâche. Ces enregistrements dits « égocentriques » reproduisent la façon dont un humain voit ses propres mains pendant qu’il cuisine, range ou nettoie. Sans cette perspective, les modèles d’IA qui pilotent les bras robotiques peinent à apprendre les gestes du quotidien.

C’est là qu’intervient la société Objectways. Fondée par Ravi Shankar, un entrepreneur indien installé aux États-Unis, cette entreprise collecte et annote des vidéos de gestes ordinaires pour le compte de clients comme Amazon, Tesla, Figure AI et Agility Robotics. « Plier du linge, faire du café, cuire un plat particulier, faire un sandwich », énumère Shankar. Chaque action doit être filmée, découpée en séquences et traduite en langage-machine.

Un laboratoire camouflé dans une usine textile

Dans les ateliers d’une usine textile de Karur, des employées portent des caméras numériques fixées sur la tête qui enregistrent leurs moindres gestes pendant qu’elles repassent, étiquettent ou emballent des vêtements. Ce contexte industriel existant sert de cadre à la collecte de données sans avoir à reconstituer des environnements de travail artificiels.

Plus loin, dans un laboratoire d’Objectways, une autre approche : une maison complète a été reconstituée de A à Z, du salon à la cuisine en passant par la salle de bain. Les équipes changent régulièrement le papier peint pour augmenter la variété des décors. Rani N., 21 ans, ingénieure, y produit chaque jour 90 vidéos de quelques secondes chacune.

Entraîner l’IA qui pourrait les remplacer

La dimension paradoxale de ce travail n’échappe à personne : ces travailleurs fournissent les données qui serviront à automatiser des tâches similaires aux leurs. Pour autant, peu y voient une menace immédiate. La rémunération est attractive par rapport aux salaires locaux, et la demande est en forte croissance.

Goldman Sachs estimait en 2024 que le marché mondial des robots humanoïdes dopés à l’IA pourrait atteindre 38 milliards de dollars d’ici 2035. Derrière ce chiffre, une économie souterraine de la donnée physique prend forme, largement invisible depuis les grands centres de R&D californiens ou shanghaiiens. L’Inde, avec son milliard et demi d’habitants et ses coûts de main-d’oeuvre compétitifs, s’impose comme le principal fournisseur de cette matière première.

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