La guerre en Ukraine fait basculer la robotique militaire terrestre du stade démonstratif à la production en série. Selon une étude publiée le 1er mai 2026 par le centre d’analyse anticorruption ukrainien StateWatch, les forces russes utilisent au moins vingt types de systèmes robotiques terrestres en combat actif contre l’Ukraine, sur un total de trente-deux modèles identifiés. Vingt-neuf de ces systèmes ont un fabricant légalement établi.
Le rapport, intitulé « Russian Ground Robotic Systems in the War Against Ukraine » et porté par le projet Trap Aggressor, marque une rupture nette. Avant 2022, des engins comme l’Uran-9, la Platforma-M, le Marker ou le Nerekhta étaient présentés comme des projets vitrine, montrés lors des défilés militaires sans réel emploi opérationnel. Aujourd’hui, ils sont déployés sur le front, principalement pour la logistique, l’évacuation des blessés, la reconnaissance et l’appui-feu.
Une « zone de destruction » de 10 à 15 km qui pousse à la robotisation
Les analystes lient cette accélération à un phénomène très concret du champ de bataille. Une bande de 10 à 15 kilomètres de profondeur le long de la ligne de front, baptisée « kill zone » ou zone de destruction, est désormais saturée par les drones FPV. Y déplacer un véhicule classique, qu’il soit blindé léger ou camion logistique, devient suicidaire. Les robots terrestres prennent le relais sur les missions où la perte de l’engin reste préférable à la perte d’un soldat.
Cette évolution explique pourquoi des modèles plus simples, plus modulaires et produits en plus grande quantité ont supplanté les prototypes vitrines. Parmi les systèmes les plus répandus côté russe, le rapport cite le Kuryer (Courier en français), le Varan, l’Impuls et l’Omich/Omich-2. Ces engins seraient livrés aux forces russes par lots de plusieurs dizaines à plusieurs centaines d’unités.
Du complexe militaro-industriel d’État aux PME et partenariats public-privé
« Le changement clé est que l’industrie est passée des usines de défense appartenant à l’État aux entreprises privées et aux partenariats public-privé, atteignant la production en série en 2024-2026 », souligne le rapport. Le développement des nouveaux modèles est financé par la Foundation for Advanced Research, l’équivalent russe de la DARPA américaine, en lien avec des universités civiles et militaires.
Cette structuration ressemble beaucoup à celle qu’a adoptée l’Ukraine côté drones aériens et terrestres. Kiev a d’ailleurs commandé 50 000 robots terrestres pour le front fin avril 2026, considérant ces engins comme l’un de ses besoins les plus urgents. Les deux camps convergent vers une même industrialisation accélérée, sortie des cercles étatiques traditionnels et confiée à des PME capables d’itérer en quelques mois.
Une dépendance critique aux composants chinois
Le rapport pointe un point sensible : la chaîne d’approvisionnement russe en robots terrestres dépend très lourdement de la Chine. Moteurs électriques, batteries, contrôleurs, caméras, modules de communication, l’essentiel vient des mêmes fournisseurs que ceux des drones aériens, eux aussi massivement chinois. C’est un facteur de fragilité stratégique pour Moscou, mais aussi un signal sur le poids écrasant de l’écosystème chinois dans la robotique de combat à bas coût.
Côté sanctions, la photographie est mitigée : sur les vingt principaux fabricants identifiés, dix sont sous sanctions américaines, neuf sous sanctions ukrainiennes, mais seulement trois sont visés par les sanctions européennes. Plusieurs producteurs en série continuent donc d’opérer sans contrainte significative côté UE.
Dernier point relevé par les analystes, et probablement le plus important : la « véritable guerre des robots » n’a pas encore commencé. Aucun système entièrement autonome n’a été déployé au front. Toutes les machines russes en service restent télécommandées, malgré les discours politiques sur l’intelligence artificielle militaire. La rupture, quand elle arrivera, redéfinira les règles d’engagement bien plus profondément que la présence de ces premiers UGV télé-opérés.

Sources : Le Parisien ; Ukrainska Pravda ; rapport StateWatch / Trap Aggressor.