La Chine sait fabriquer des robots humanoïdes par milliers. Le vrai problème, c’est de trouver à qui les vendre. Derrière les vidéos de machines qui font des saltos, dirigent la circulation ou préparent un café, un doute monte dans l’industrie : la capacité de production dépasse largement la demande réelle.

Une avance industrielle, mais des carnets de commandes minces
Morgan Stanley évalue le marché des humanoïdes à 5 000 milliards de dollars à terme. La Chine et les États-Unis se partagent l’essentiel de la recherche. Les Américains gardent l’avantage sur les « cerveaux », c’est-à-dire l’IA et la puissance de calcul embarquée. Les Chinois dominent la production de masse, les composants matériels et la collecte de données pour entraîner les machines.
L’an dernier, les robots humanoïdes chinois représentaient environ 85 % du total mondial selon Barclays. Le pays comptait plus de 140 fabricants et 330 modèles en 2025, d’après le ministère de l’Industrie et des Technologies de l’information. Un foisonnement tel que le gouvernement chinois a lui-même mis en garde contre un risque de bulle, faute de débouchés commerciaux suffisants.
Des prix encore très élevés
La startup shanghaïenne Matrix Robotics illustre bien le grand écart. Son modèle phare, le MATRIX-3, mesure 1,70 mètre et dispose de mains capables de mouvements fins. Prix affiché : 99 000 dollars l’unité. Son fondateur Allan Zhang, ancien de Tesla, revendique environ 1 000 commandes venues de chaînes de café et d’hôtels. Mais l’entreprise n’a produit que quelques centaines de machines pour l’instant, avec une cible de 5 000 unités sur l’année si les commandes suivent.
À Shenzhen, EngineAI propose un humanoïde de taille adulte présenté comme agent de sécurité ou guide de musée, capable aussi de danser et de boxer. Son édition de base coûte 180 000 yuans, soit environ 26 600 dollars. « La prochaine étape, ce sera d’aller vers des scénarios plus proches de la vie réelle », résume Issac Li, responsable marque et marketing.
Performatifs plus que fonctionnels
Le constat des analystes est sévère. La plupart des humanoïdes restent des bêtes de démonstration, incapables de travailler dans des environnements désordonnés et imprévisibles. « Les cas d’usage de ces robots sont encore très limités », pointe Chibo Tang, du fonds Gobi Partners. Sans demande ni effet d’échelle, ces sociétés ne peuvent pas vraiment passer en production de masse.
Samm Sacks, chercheuse au think tank New America, enfonce le clou. « L’économie est difficile : les humanoïdes restent chers à produire, fragiles en fonctionnement, et dépendants d’environnements très structurés. » Pour elle, il reste un long chemin avant que les gens acceptent ces machines chez eux pour s’occuper de personnes âgées ou d’enfants.
Qui achète, alors ?
Aujourd’hui, la demande vient surtout de la recherche et de l’État. En 2025, une grande partie des plus de 2 milliards de yuans de commandes (environ 295 millions de dollars) provenait d’entreprises publiques chinoises, pour des usages en centrale électrique, en data center ou pour l’animation événementielle, selon Morgan Stanley.
La voie commerciale la plus crédible passe par l’industrie et la logistique. Sauf que beaucoup d’usines, en Chine comme ailleurs, sont déjà équipées de bras robotisés classiques qui exécutent une tâche unique et répétitive. Elles n’ont pas forcément besoin d’humanoïdes. Au Japon et aux États-Unis, les startups du secteur peinent elles aussi à trouver des acheteurs industriels.
Notre analyse
Le décalage entre capacité et demande n’est pas un détail. C’est le test décisif des prochains mois. La Chine a transformé l’humanoïde en produit manufacturable, ce qui était déjà un exploit. Mais un robot à 99 000 dollars qui sait surtout danser n’a pas de modèle économique solide face à un bras industriel amorti depuis des années.
Le tournant viendra de l’usage réel. À Pékin, une créatrice de contenu a testé un robot d’aide ménagère capable de ranger des chaussures, plier du linge et changer les sacs poubelle. Verdict : « impressionnant », mais peu efficace et « un peu trop gros » pour un petit logement, et toujours accompagné d’un agent humain. Tant que la machine reste un assistant de l’assistant, la facture restera difficile à justifier. Le premier fabricant qui livrera un humanoïde réellement autonome sur une tâche rentable prendra une avance que les saltos ne donneront jamais.