Une jeune entreprise française basée à Montpellier vient de boucler 2,2 millions d’euros de chiffre d’affaires en neuf mois en réglant un problème simple mais largement ignoré du secteur. Korben for People, lancée fin 2024 par Lucas Goumarre et Thomas Bassino, développe un logiciel d’orchestration capable de faire communiquer des robots de service issus de constructeurs différents. Une couche logicielle qui pourrait devenir la clé d’entrée du marché B2B européen.
Lucas Goumarre, docteur en pharmacie de 37 ans, n’est pas un débutant. Il a déjà cofondé Tessan, la société de téléconsultation médicale connue pour ses cabines installées en pharmacies et centres de santé. Cette fois, il s’attaque à un angle mort de la robotique de service : un hôtel qui veut équiper ses étages d’un robot livreur Pudu, son hall d’un robot d’accueil chinois et sa cuisine d’un bras articulé européen doit jongler avec trois interfaces, trois protocoles et trois équipes de support.
Le nom emprunté au Cinquième Élément
Le nom de la startup vient du personnage de Korben Dallas, le héros de Bruce Willis dans le film de Luc Besson sorti en 1997. « Cela évoque assez le futur », explique Goumarre au Figaro. Le clin d’œil à la science-fiction française cache une ambition très pragmatique : devenir la couche d’abstraction logicielle qui permet aux entreprises d’utiliser plusieurs marques de robots sans se transformer en intégrateur système.
Thomas Bassino, le cofondateur, apporte de son côté l’expérience industrielle. Cet ancien de CMA CGM est installé à Hong Kong depuis vingt ans et entretient un réseau direct avec les constructeurs asiatiques. Les deux hommes se sont rencontrés en 2020 pendant la crise du Covid, autour d’une opération d’acheminement de masques de protection.
2,2 millions d’euros en neuf mois
Le chiffre d’affaires affiché en neuf mois confirme que la demande existe. Korben for People vend essentiellement son logiciel à des opérateurs déjà équipés en robots qui galèrent à les faire travailler ensemble. Hôtellerie, restauration, retail, immobilier de bureaux : les segments cibles partagent une caractéristique commune. Ils achètent des robots à des fournisseurs différents, souvent en fonction des opportunités et des budgets, et se retrouvent face à un parc hétérogène impossible à piloter de façon unifiée.
Le logiciel développé à Montpellier joue le rôle de chef d’orchestre. Il abstrait les API propriétaires de chaque constructeur, gère le routage des tâches en fonction des compétences et de la disponibilité de chaque machine, et expose une interface unique pour les opérateurs humains. C’est exactement le modèle économique de société comme Anyware Robotics ou Foundries.io, mais centré sur la robotique de service plutôt que sur la production industrielle.
Une opportunité ouverte par la fragmentation du marché
Le pari de Korben for People repose sur une réalité observée partout en Europe. La France compte désormais des dizaines de fabricants de robots de service, depuis les startups françaises comme Enchanted Tools, Pollen Robotics ou Wandercraft jusqu’aux importateurs de robots chinois Pudu, Keenon, Orionstar et Unitree. Aucun ne couvre l’intégralité des cas d’usage. Un hôtel qui veut un robot pour livrer du room service, un robot pour accompagner les clients en chambre et un robot pour nettoyer les couloirs achète obligatoirement trois marques différentes.
Cette fragmentation est un cauchemar pour l’utilisateur final mais une aubaine pour qui sait fournir la couche d’orchestration. Le pari ressemble à celui de Mistral AI sur les modèles de langage ou à celui de Pollen Robotics avec son SDK open source. Korben for People mise sur une approche propriétaire mais agnostique : ne pas construire de robot, mais devenir indispensable pour qui veut en exploiter plusieurs.
Notre analyse
L’émergence de Korben for People illustre une bascule discrète du marché européen de la robotique de service. Pendant deux décennies, le débat opposait les fabricants de robots aux intégrateurs traditionnels. Mais l’explosion du nombre de modèles disponibles, et surtout l’arrivée massive des humanoïdes chinois low-cost en 2026, rebat les cartes. Le vrai produit gagnant ne sera peut-être pas le robot lui-même, mais la plateforme logicielle qui le fait coopérer avec les autres. C’est exactement le pari que faisaient les hyperscalers cloud à la fin des années 2010 face à la diversité des serveurs. Si Korben for People tient ses promesses et passe la barre des 10 millions d’euros de revenu récurrent, le ticket sortira de France et attirera vite l’attention des fonds américains. À surveiller.