Le patron de KUKA, l’un des plus grands fabricants de robots industriels au monde, tire la sonnette d’alarme. Dans un entretien accordé à Bloomberg le 8 avril, Christoph Schell dresse un constat sans appel : les usines européennes adoptent l’intelligence artificielle trop lentement, et leurs concurrentes américaines et asiatiques sont en train de prendre une avance décisive.
Des usines déconnectées, des données sous-exploitées
Le diagnostic de Schell est précis. Les systèmes hérités, le manque de connectivité entre les lignes de production et une exploitation insuffisante des données opérationnelles freinent la transformation numérique du tissu industriel européen. « En Allemagne, beaucoup d’entreprises pensent encore que c’est temporaire, qu’elles vont s’en remettre, notamment dans l’automobile », explique le dirigeant à Bloomberg.
Le problème ne se limite pas au prix. « Les produits concurrents ne sont pas seulement moins chers, ils sont meilleurs », ajoute-t-il. Un constat d’autant plus percutant qu’il émane d’un acteur qui fournit Volkswagen et Airbus en robots de ligne.
KUKA mise sur les Etats-Unis et l’Asie
Face à ce retard, KUKA réoriente ses investissements. Les Etats-Unis sont devenus plus attractifs grâce aux droits de douane qui stimulent la production locale. En Asie, la Chine, l’Inde et l’Asie du Sud-Est avancent vite, portées par des infrastructures neuves et une adoption technologique rapide.
Christoph Schell, qui vit aux Etats-Unis depuis douze ans, observe un contraste net : les entreprises américaines et asiatiques « sont plus disposées à se remettre en question ». En Europe, c’est l’inverse. « Il y a tellement d’entreprises qui se battent pour des opportunités qui se raréfient. Qui est le plus désespéré ? Qui accepte de perdre 20 ou 30 % de marge brute ? »
Un symbole de la relation Chine-Allemagne
Fondé à Augsbourg, KUKA réalise 3,9 milliards d’euros de chiffre d’affaires annuel. Son rachat par le groupe chinois Midea en 2016 avait provoqué un vif débat politique en Allemagne et conduit Berlin à durcir ses règles de filtrage des investissements étrangers dans les technologies sensibles.
Aujourd’hui, l’entreprise s’est diversifiée dans le logiciel et l’IA, tout en restant un pilier de l’automatisation industrielle face à ABB Robotics et au japonais Yaskawa. En mars, KUKA a lancé une nouvelle plateforme conçue pour relier trois générations de production : celle définie par le matériel, celle par le logiciel, et celle par l’IA.
Un signal pour toute l’industrie européenne
L’avertissement de KUKA rejoint celui du Fraunhofer, qui alertait début mars sur le risque pour l’Europe de manquer le virage du hardware robotique. Cette fois, c’est le logiciel et l’IA qui posent problème. L’Allemagne, première économie du continent, reste empêtrée dans une période de stagnation, avec des constructeurs automobiles et des chimistes sous pression face aux coûts de l’énergie et de la main-d’oeuvre.
En résumé, si les usines européennes ne connectent pas leurs machines et n’exploitent pas leurs données rapidement, elles risquent de devenir les clientes passives d’une innovation pilotée depuis la Chine et les Etats-Unis. L’ironie : c’est un robot-maker allemand, propriété d’un groupe chinois, qui le dit le plus clairement.