SoftBank a annoncé vendredi 30 mai 2026, en marge du sommet Choose France, un engagement de 75 milliards d’euros pour construire et exploiter des centres de données dédiés à l’intelligence artificielle dans le nord de la France. Le chiffre est sans précédent à l’échelle européenne. Il dépasse de plusieurs ordres de grandeur les annonces précédentes faites au sommet, et il fait basculer la géographie du calcul intensif sur le continent.
Le projet vise à déployer cinq gigawatts de capacité au total. La première phase, qui s’étale jusqu’en 2031, portera sur 3,1 gigawatts répartis sur trois sites des Hauts-de-France : Dunkerque, Le Bosquel dans la Somme et Bouchain dans le Nord. Pour donner un repère, un data center hyperscale classique consomme entre cent et trois cents mégawatts. Le programme SoftBank représente donc l’équivalent énergétique d’une dizaine d’installations de très grande taille concentrées sur une seule région.
Pourquoi les Hauts-de-France
Le choix de la zone n’est pas le fruit du hasard. La région offre trois atouts concrets : un accès direct à la production électrique nucléaire, qui couvre environ 70 % du mix français et reste l’une des sources les plus stables et les moins carbonées d’Europe. Une connectivité internet dense via les câbles sous-marins qui atterrissent à Dunkerque. Et une réserve foncière disponible, parfois sur d’anciens sites industriels qui simplifient les autorisations environnementales.
Dunkerque, déjà identifiée comme un noeud logistique majeur et un point d’atterrage de câbles transatlantiques, sera la pièce maîtresse du dispositif. Le Bosquel et Bouchain compléteront le maillage, ce dernier étant déjà connu pour héberger des centrales électriques. La proximité avec le réseau RTE et la stabilité du parc nucléaire local permettent à SoftBank de sécuriser la fourniture continue dont ont besoin les clusters d’entraînement de modèles d’IA.
Le pari de la souveraineté européenne
Jusqu’ici, les entreprises européennes qui voulaient entraîner ou servir des grands modèles de langage étaient le plus souvent contraintes de louer du calcul à AWS, Microsoft Azure ou Google Cloud, donc à des opérateurs nord-américains. Le mouvement posait un double problème : une question de souveraineté pour les données stratégiques, et une question de conformité réglementaire avec le RGPD ou la directive NIS 2. SoftBank propose une alternative européenne capacitée pour absorber des charges comparables.
L’annonce coïncide avec la publication récente par Mistral AI de son programme industriel « Mistral for Industrial Engineering », qui réunit Airbus, BMW, EDF et CMA CGM. Elle s’aligne aussi avec la stratégie de l’Union européenne d’établir des « AI factories » appuyées sur les supercalculateurs EuroHPC. La concentration de plusieurs gigawatts dans une seule région pourrait créer un effet de cluster, attirant les fournisseurs de GPU, les hébergeurs spécialisés et les laboratoires de recherche.
L’énergie comme variable critique
Cinq gigawatts, c’est colossal. C’est l’équivalent de la consommation moyenne d’une grande ville comme Lyon ou Marseille en continu. RTE devra adapter le réseau de transport et les postes de livraison pour acheminer cette puissance vers les sites. La question du refroidissement viendra ensuite, avec deux options : l’air libre, plus simple mais limité par la météo, ou les boucles d’eau, plus efficaces mais qui posent des questions d’approvisionnement et de rejet thermique.
Le débat avec les collectivités et les associations environnementales sera observé de près. Plusieurs projets de data centers en Irlande ou aux Pays-Bas ont été ralentis par des moratoires liés à la pression sur les réseaux électriques locaux. La France parie au contraire sur sa capacité nucléaire pour transformer cette contrainte en avantage compétitif.
Une stratégie globale au-delà des Etats-Unis
Pour SoftBank, l’opération s’inscrit dans une stratégie d’expansion en dehors des Etats-Unis, où le groupe est déjà très exposé via ses participations dans OpenAI, Arm et plusieurs acteurs de la Physical AI. L’investissement français suit de quelques mois l’engagement de plusieurs centaines de milliards de dollars annoncé en début d’année dans le cadre du projet Stargate, et confirme que SoftBank parie massivement sur la demande de capacité d’entraînement et d’inférence.
Pour la France, c’est un atout politique majeur à l’orée d’un cycle européen où la souveraineté technologique est devenue un sujet central. Le ministre français de l’Economie a salué l’annonce comme un signal du positionnement de la France dans la chaîne de valeur de l’IA. Les retombées en emplois directs et indirects, en sous-traitance pour le BTP et en recherche universitaire, restent à chiffrer précisément, mais elles s’inscrivent dans une trajectoire de réindustrialisation de la côte nord du pays.
Calendrier serré et incertitudes industrielles
Construire 3,1 gigawatts en cinq ans est un défi industriel rare. Les obtentions de permis, la fabrication des transformateurs, la production des serveurs et l’acheminement des GPU mobilisent des chaînes d’approvisionnement déjà sous tension. La fenêtre 2026-2031 supposera une coordination étroite entre SoftBank, RTE, les collectivités locales et les fournisseurs de matériel comme Nvidia, AMD ou Schneider Electric.
Plusieurs questions restent en suspens. Les clients de cette capacité ne sont pas encore identifiés publiquement, mais la logique de marché veut qu’OpenAI, des opérateurs européens souverains et de grands industriels figurent parmi les premiers locataires. La nature des contrats, le degré d’ouverture à des acteurs européens et le retour d’expérience environnemental seront scrutés à mesure que les premiers mètres carrés de salle blanche sortiront de terre.