Chine et Asie

En Chine, le marché de la location révèle les limites des humanoïdes qui fascinent le monde

Par La Rédaction ⏱ 4 min de lecture

Quand les robots humanoïdes ont occupé la scène du gala du Nouvel An chinois l’an dernier avec leurs chorégraphies léchées, Ai Lin n’a pas vu un simple spectacle. Il a vu une affaire. Ce livestreamer de Hangzhou a déboursé 30 000 dollars pour son premier androïde et l’a transformé en activité de location. Pour 3 000 yuans (443 dollars) la journée, ses clients louent un robot pour attirer la foule sur un salon, animer un événement ou même mettre en scène une demande en mariage.

Mais son aventure révèle ce que les vidéos virales de robots dansants taisent : la technologie reste à des années de remplacer le travail humain, que ce soit en usine ou à la maison. « Le marché de la vente d’humanoïdes n’a pas vraiment décollé, parce que les robots d’aujourd’hui ne savent pas encore fonctionner seuls. Ce sont au fond des jouets surdimensionnés », tranche-t-il.

Rangées de robots humanoïdes chinois entraînés par des opérateurs avec manettes dans un centre soutenu par l'État
Illustration RoboActu

Le boom de la location

Avec des prix de vente démarrant autour de 19 000 dollars pour l’entrée de gamme et dépassant 100 000 dollars pour les modèles avancés, la location offre une porte d’entrée plus accessible. On compte désormais plus de 153 000 entreprises de location de robots en Chine, selon les médias d’État. AGIBOT, l’un des principaux fabricants, a lancé l’an dernier une filiale dédiée, SHAREBOT, qui table sur un marché de la location à 1,5 milliard de dollars d’ici fin 2026. Sa plateforme propose un humanoïde à partir de 3 500 yuans (517 dollars) par jour, opérateur humain inclus, et a déjà enregistré plus de 5 500 commandes en trois mois.

Mais les loueurs constatent un tassement des prix à mesure que la nouveauté s’estompe. « Les gens ressentent une forme de lassitude quand la technologie stagne et que le marché se remplit de robots identiques », observe Zhao Xiaohong, qui a investi dans huit humanoïdes dans le Jiangsu.

Sur scène, pas au travail

Nulle part l’écart entre spectacle et substance n’est plus net qu’à Yizhuang, un pôle technologique du sud-est de Pékin. Dans un centre d’exposition futuriste, des chiens robots exécutent une danse du lion et un humanoïde en maillot de Michael Jordan enchaîne les lancers francs. À quelques pas, une installation soutenue par l’État raconte une autre histoire : plus de 120 humanoïdes alignés répètent chacun une tâche précise, du tri de colis au changement de couches, guidés par des entraîneurs munis de manettes.

Le constat est partagé : malgré les progrès de l’IA, les robots manquent encore des immenses volumes de données du monde physique nécessaires pour devenir des travailleurs réellement capables. Les fabricants chinois paient des sociétés comme X-Humanoid jusqu’à 150 dollars de l’heure pour ces données d’interaction physique. S’y ajoutent des contraintes matérielles. Marco Wang, analyste chez Interact Analysis, situe la maturité des mains robotiques dextres parmi les plus faibles : coûts de production élevés, faible durabilité aux chocs, durée de vie courte. Résultat, l’essentiel de la demande vient du gouvernement chinois, et seule une poignée de robots a atteint des chaînes de production, surtout en projets pilotes. UBTECH, l’un des plus gros acteurs, indique que ses modèles les plus avancés atteignent environ 80 % de la productivité humaine, mais seulement sur certaines tâches comme l’empilage de cartons.

Notre analyse

La Chine a fait un pari assumé : privilégier le déploiement précoce et l’accessibilité pour amorcer l’adoption, quitte à exposer publiquement l’immaturité de la technologie. Pékin a lancé ce mois-ci une initiative nationale visant à déployer les humanoïdes dans plus de 100 « scénarios à haute valeur » d’ici la fin de l’année. Avec plus de 140 fabricants recensés par TrendForce, le pays domine la production mondiale et tire les prix vers le bas grâce à sa chaîne d’approvisionnement issue du véhicule électrique.

Mais un marché surpeuplé pour une demande encore faible fragilise beaucoup d’acteurs. Les financements des seconds couteaux se sont contractés depuis l’an dernier, et le mot « bulle » revient. Lian Jye Su, d’Omdia, estime que le secteur se consolidera autour d’une poignée de leaders, les autres survivant sur subventions locales. Le symbole le plus clair reste Unitree, en route vers une introduction en Bourse à Shanghai : même chez ce champion, les institutions de recherche et d’éducation représentent la majorité des ventes, et les déploiements industriels moins de 10 %. La fascination est réelle, la rupture économique attendra des percées techniques.