Le Japon change de stratégie face à la domination chinoise sur les humanoïdes. Au premier Humanoid Robot Expo de Tokyo, tenu du 16 au 18 avril 2026 au Tokyo Big Sight, la majorité des robots bipèdes présentés portaient un logo chinois. Plutôt que de concurrencer frontalement Unitree, AgiBot ou UBTECH, les entreprises nippones se positionnent sur la couche logicielle : données d’entraînement, IA physique et intégration terrain.
Le robot Galbot, développé en Chine, a donné le ton dès l’ouverture. Devant un parterre de visiteurs, la machine a attrapé une bouteille de thé sur une étagère avant de lancer une blague à son public : « Dans le futur, est-ce que nous, les robots, aurons droit à des vacances ? Bon, en fait, je ne voudrais pas attraper un coup de soleil. » L’anecdote résume la tension du salon : la prouesse vient de Chine, l’angle de rattrapage japonais est ailleurs.
L’infrastructure de données, terrain de jeu japonais
Nao Yamada, manager chez FastLabel, une entreprise tokyoïte spécialisée dans l’infrastructure de données pour l’IA, résume le choix stratégique. « Quand on pense à l’IA, on pense souvent à ChatGPT. Mais avec l’IA physique, la machine prend des informations via des capteurs et agit dans le monde réel. » Sa société travaille notamment avec la firme chinoise RealMan pour l’entraînement des modèles de vision et de préhension.
Cette position d’outsider qualifié a un nom dans l’industrie : le « picks and shovels » des humanoïdes. Plutôt que de fabriquer la pelle, fournir le manche et la lame. FastLabel et ses concurrents nippons misent sur la qualité et la scalabilité des jeux de données, un domaine où les laboratoires japonais disposent d’une longue expertise héritée de la robotique industrielle des années 1980.
La préhension, obstacle technique numéro un
Masato Ando, directeur commercial chez Aska Corporation, partenaire de la société chinoise Dobot, identifie précisément la frontière technologique. « Avec la danse, par exemple, vous faites juste répéter les mêmes mouvements au robot. Pour des mouvements fixes et prédéfinis, cet apprentissage fonctionne. Mais à un niveau supérieur, les mouvements ne sont ni fixes ni prévus, et le robot doit décider lui-même de ce qu’il fait parmi un grand nombre de possibilités. »
Concrètement, les humanoïdes marchent, courent et dansent. Ils peinent encore à saisir un objet inconnu, dans une orientation inconnue, avec la bonne force. C’est précisément ce verrou que les entreprises japonaises essaient de lever à travers la qualité des données et l’architecture logicielle, moins par le design mécanique où Boston Dynamics, Figure et leurs équivalents chinois ont pris de l’avance.
Vieillissement démographique : la demande intérieure est prête
Le Japon a une raison structurelle urgente de s’intéresser aux humanoïdes. Avec une population parmi les plus vieillissantes au monde et des pénuries de main-d’œuvre dans la logistique, le soin aux personnes âgées et la construction, l’archipel représente le plus grand marché test potentiel pour les robots d’assistance.
Atomu Shimoda, directeur événementiel chez RX Japan et organisateur de NexTech Week, en est conscient. « Je pense qu’il y a beaucoup d’attentes, mais aussi des inquiétudes chez certaines personnes. » Il insiste sur le positionnement marketing : « Nous voyons les robots humanoïdes non comme des remplaçants des humains, mais comme quelque chose qui peut coexister et collaborer. Nous espérons qu’ils seront perçus comme des partenaires. »
Une bataille qui dépasse le salon de Tokyo
La robotique est devenue un terrain de rivalité technologique entre la Chine et les États-Unis, avec des enjeux de sécurité nationale. Le dernier plan quinquennal chinois 2026-2030 accélère explicitement le développement des humanoïdes. Pour Tokyo, partenaire stratégique des États-Unis mais étroitement lié commercialement à la Chine, la position d’acteur neutre fournissant la couche data aux deux camps n’est pas sans habileté.
La prochaine édition du Humanoid Robot Expo est annoncée pour avril 2027. D’ici là, les chiffres d’adoption en usine permettront de trancher si la stratégie japonaise des « outils d’entraînement » suffit à compenser l’avance matérielle chinoise.
Source : Euronews
