« Dull, dirty, dangerous. » Trois adjectifs anglais que la communauté robotique répète depuis quarante ans pour justifier l’automatisation. Le RAI Institute, dirigé par Marco Hutter et où officie la juriste Kate Darling, vient de publier un papier qui prend cette formule au sérieux et démontre qu’elle ne tient pas la route. Le travail a été présenté à HRI 2026, la 21e conférence internationale ACM/IEEE sur l’interaction humain-robot, à Édimbourg.
Le constat de départ est sec. L’équipe de Nozomi Nakajima, Pedro Reynolds-Cuéllar, Caitrin Lynch et Kate Darling a passé en revue toutes les publications de robotique entre 1980 et 2024 qui invoquent la triade « DDD ». Résultat : seulement 2,7 pour cent définissent réellement ce que les trois mots recouvrent. Et 8,7 pour cent donnent des exemples concrets de tâches. Le reste utilise la formule comme un slogan, sans jamais préciser ce que sont les jobs visés.

Ce que « dangereux » cache vraiment
Première strate démontée : la dangerosité. Les blessures professionnelles sont massivement sous-déclarées. Certaines études évaluent à 70 pour cent la part des cas absents des bases administratives officielles. Pire, les données disponibles sont rarement croisées avec le genre, le statut migratoire ou la nature du contrat. Les autrices citent le cas des équipements de protection individuelle dimensionnés pour des corps masculins, qui exposent davantage les femmes en milieu industriel.
Concrètement, cela veut dire que la robotique a passé des années à proposer des solutions pour des tâches officiellement dangereuses, sans interroger les biais des chiffres qui orientent l’investissement. Beaucoup de gestes risqués réalisés par des travailleuses, par des migrants ou dans l’économie informelle ne sont tout simplement pas comptabilisés. Le RAI Institute y voit une opportunité manquée : aller chercher ces gisements de dangerosité invisible pourrait orienter la recherche vers des cas d’usage à fort impact social.
Le « sale », c’est aussi du stigmate
Le deuxième terme, « dirty », est encore plus piégeux. Spontanément, on pense aux déchets, aux substances toxiques, à la saleté physique. La littérature en sciences sociales rappelle qu’il existe au moins deux autres dimensions. La saleté sociale, d’abord. Les métiers servils ou ceux qui consistent à interagir avec des populations marginalisées portent un stigmate. Les agents pénitentiaires, par exemple. La saleté morale ensuite. Certaines professions sont perçues comme déviantes ou contraires aux conventions, comme certains métiers du sexe ou du recouvrement.
Or ces dimensions varient dans le temps et selon les cultures. Le tatouage était stigmatisé aux États-Unis il y a quarante ans, plus aujourd’hui. Le métier d’infirmière est valorisé aux USA mais peut être déprécié au Bangladesh. Conclusion des autrices : remplacer un humain par un robot dans un job « sale » peut, selon le contexte, libérer une personne d’un stigmate injustifié ou au contraire la priver d’un emploi dont elle tirait fierté.
« Dull » : ce que les travailleurs disent vraiment
Le terme « dull », ennuyeux, est probablement celui qui souffre le plus de présomptions extérieures. Les autrices rappellent que des tâches jugées répétitives par un observateur peuvent être vécues comme apaisantes ou formatrices par celui qui les exécute. La menuiserie, le travail à la chaîne, le tri des déchets impliquent souvent des moments de concentration, des micro-décisions et des échanges sociaux que seul l’opérateur perçoit.
Le papier prend l’exemple détaillé des éboueurs aux États-Unis. Tous les indicateurs classiques convergent : métier dangereux, mal payé, peu prestigieux. Mais les ouvriers eux-mêmes mettent en avant la diversité des tâches, les interactions de coéquipage, le vocabulaire interne et la fierté d’un service essentiel à la cité. Le NIOSH, l’institut américain de santé au travail, recommande d’automatiser le chargement latéral des camions-bennes. Sécurité oui, mais au prix d’un opérateur isolé dans une cabine, manipulant un joystick sous l’œil des caméras. Le job devient plus sûr et beaucoup plus triste.
Notre analyse
Le papier du RAI Institute arrive à un moment charnière pour la robotique. L’industrie humanoïde lève des milliards. Schaeffler signe pour des milliers de robots Humanoid. Kia officialise Atlas dans son usine de Géorgie pour 2029. Le récit dominant est binaire : il y a des tâches « DDD » et il y a des robots pour les remplacer. Cette grille de lecture est confortable. Elle évite les questions sociales et politiques. Le RAI Institute la rend intenable.
Pour les industriels français et européens, la leçon est utile. Elle plaide pour une approche plus fine du remplacement automatisé. Plutôt que de chercher où mettre un robot, il faut chercher quel geste précis fatigue, blesse ou ennuie, et concevoir une assistance plutôt qu’une substitution. Cela rejoint d’ailleurs ce que des constructeurs comme Hello Robot tentent avec Stretch 4 : un robot d’aide à domicile, pas un humanoïde de remplacement.
Sur le terrain politique, le papier outille aussi les régulateurs. L’Union européenne discute actuellement de l’extension de l’AI Act aux systèmes robotiques physiques. Un cadre qui force les fabricants à documenter quels gestes précis sont automatisés, et à recueillir le point de vue des travailleurs concernés, serait techniquement faisable. Ce serait surtout cohérent avec l’esprit du droit social européen.
Le papier ne dit pas qu’il ne faut plus automatiser. Il dit qu’il faut arrêter de cacher la complexité du travail humain derrière un acronyme et regarder ce que les gens font, vraiment, avec leurs journées. Pour une industrie qui veut investir 100 milliards d’euros dans les humanoïdes d’ici 2030, ce n’est pas un luxe intellectuel. C’est une condition d’acceptabilité.

