Chine et Asie

Embodied AI : la Chine pulvérise son record de levées en robotique avec 5,6 milliards de dollars en quatre mois et demi

Par La Rédaction ⏱ 6 min de lecture

La Chine vient de battre son propre record : 5,6 milliards de dollars investis dans les startups robotiques entre janvier et mi-mai 2026, soit plus que la totalité de 2025 (4,3 milliards). Les chiffres compilés par Crunchbase confirment ce que les déploiements industriels laissaient deviner depuis six mois : Pékin a basculé dans une phase d’industrialisation accélérée de l’embodied AI, portée par des chèques massifs, des introductions en bourse spectaculaires et un changement complet de paradigme technique.

176 deals en quatre mois, et un total qui dépasse déjà l’année 2021

Le chiffre vient de Crunchbase, qui a compilé les transactions du secteur robotique chinois sur les 4,5 premiers mois de 2026. Verdict : 5,6 milliards de dollars répartis sur 176 opérations. Pour comparaison, c’est exactement le niveau atteint pendant tout l’exercice 2021, sommet de la précédente bulle. Et c’est déjà 30 % de plus que les 4,3 milliards levés en 2025. La robotique chinoise contribue à hauteur de 3,3 milliards sur les 16,5 milliards levés par l’ensemble des startups chinoises au T1 2026, soit 60 % du capital-risque asiatique de la période.

Ce qui change, ce n’est pas seulement le volume. C’est la nature des projets financés. Les investisseurs ne misent plus sur du matériel pré-programmé. Ils signent des chèques à neuf chiffres pour des startups qui développent des modèles Vision-Language-Action, capables d’observer, raisonner et exécuter une tâche physique de bout en bout sans code écrit ligne par ligne.

Cinq tours géants, cinq trajectoires

Cinq startups concentrent l’essentiel des grosses lignes du semestre. TARS Robotics, une société shanghaïenne fondée il y a tout juste un an, a bouclé un seed de 513 millions de dollars mené par Hillhouse Capital et HSG. La valorisation post-money atteint 1,9 milliard. Du jamais vu pour un tour d’amorçage robotique.

X Square Robot, qui développe des systèmes pour applications industrielles et de service, a enchaîné un Series A extension de 140 millions en janvier, mené notamment par ByteDance. Trois mois plus tard, l’entreprise levait 293 millions en Series B co-mené par Xiaomi et HSG. Selon plusieurs sources financières, Alibaba aurait injecté 100 millions de dollars supplémentaires dans la foulée.

Spirit AI, basée à Pékin, a levé 290 millions en Series A en février, puis 145 millions d’extension en avril, pour un total de 435 millions. La startup affirme construire un « cerveau universel » pour robots et affiche une valorisation de 1,5 milliard après deux ans d’existence.

Galaxea AI a suivi exactement la même trajectoire : 145 millions en Series B en février, 290 millions d’extension en avril, total à 435 millions, valorisation à 1,4 milliard.

Enfin EngineAI, le shenzhennois qui produit humanoïdes et quadrupèdes, a clôturé en avril un Series B de 200 millions mené par Henan CICC Huirong Fund et Luxshare-ICT. Les robots sont déjà commandés pour des déploiements en circulation, sécurité et retail. Valorisation : 1,5 milliard. Robot Era, autre acteur shenzhennois, a touché 200 millions le même mois.

L’IPO Unitree, l’événement qui débloque tout le marché

Le carburant de ce sprint, c’est la perspective d’introductions en bourse. Unitree Robotics, le leader hangzhouïen des quadrupèdes et humanoïdes, a déposé son dossier d’IPO sur le Shanghai Stock Exchange en mars 2026, avec une valorisation cible entre 3 et 7 milliards de dollars. Un succès Unitree ouvrirait la voie à une cascade de cotations pour ses concurrents.

Et le marché donne déjà des signaux. Robotphoenix, fabricant shanghaïen de robots industriels légers, a fait ses débuts au Hong Kong Stock Exchange le 18 mai. Le premier jour de cotation s’est clôturé sur une hausse de près de 80 %, à 53,75 dollars hongkongais. La levée nette tourne autour de 86 millions de dollars. Hong Kong devient d’ailleurs le hub privilégié des sociétés chinoises de robotique cherchant à toucher des investisseurs internationaux sans passer par les contraintes politiques d’une cotation à New York.

Sur le front des fusions-acquisitions, AgiBot avait déjà donné le ton en juillet 2025 en prenant 63,62 % de Swancor Advanced Materials pour environ 290 millions de dollars. Une opération inédite dans l’embodied AI chinoise : la licorne IA a transformé un industriel coté en simple extension cotée d’elle-même, contournant ainsi la file d’attente des IPO classiques.

Trois fonds asiatiques en orchestrateurs

Côté investisseurs, Crunchbase identifie HSG (Hong Kong) comme le plus actif : six tours signés en 2026, dont la levée de 200 millions de Robot Era. Trois firmes chinoises (Xuhui Venture Capital, YF Capital et Chaos Investment) apparaissent chacune en lead ou co-lead sur des deals totalisant 290 millions ou plus. La concentration du capital sur quelques mains asiatiques bien connues du gouvernement chinois s’inscrit dans le 15e Plan quinquennal, qui place l’embodied AI parmi les priorités industrielles nationales.

Notre analyse

Trois choses sont en train de se cristalliser. D’abord, la Chine a tranché : elle ne veut pas répéter l’erreur des téléphones et des batteries où elle a longtemps été sous-traitant. Sur les humanoïdes, elle finance ses propres champions, ses propres modèles VLA, et leur installe des débouchés industriels en interne (Jack Technology pour le textile, Lead Intelligent pour les batteries, Hangzhou pour les services). Le tout en trois ans.

Ensuite, la barre des valorisations s’est déplacée. Un seed à 1,9 milliard (TARS) ou un Series B à 1,5 milliard (EngineAI) pour des entreprises de moins de deux ans, c’est désormais le standard. Cela met une pression directe sur Figure AI (39 milliards), Apptronik, 1X et les autres américains, qui ne peuvent plus se contenter de promettre des shifts d’usine en 2027 face à des concurrents chinois qui livrent déjà des centaines d’unités.

Enfin, la fenêtre IPO est ouverte. Si Unitree boucle son introduction avec succès dans les six mois, EngineAI, X Square, TARS, Spirit AI et Galaxea AI sont quasi certains de suivre. La capitalisation publique de l’embodied AI chinoise pourrait dépasser 50 milliards de dollars d’ici fin 2027. C’est l’argent qui finance les usines, les datasets de téléopération et les déploiements clients. Le moteur s’est emballé.