Agibot, l’humanoïdier de Shanghai qui vient de franchir la barre des 10 000 robots livrés depuis sa création, considère que l’industrie ne joue plus la même partie qu’il y a un an. Dans une interview accordée à Forbes le 19 mai 2026, son patron du business embodied, le Dr. Yao Maoqing, décrit un point d’inflexion : la robotique humanoïde passe de la phase de démonstration à la phase de déploiement réel, et plusieurs verrous techniques cèdent simultanément.
Les chiffres parlent pour Agibot. La société basée à Shanghai a expédié environ 5 100 humanoïdes en 2025, soit 39 % du marché mondial. Elle a franchi le cap des 10 000 unités cumulées au premier trimestre 2026, en seulement trois mois, alors qu’il lui avait fallu trois ans pour atteindre les 1 000 premières. Ses robots opèrent désormais dans 17 pays sous deux modèles commerciaux : vente directe et robots-as-a-service.
Pas un breakthrough technique, une convergence
L’analyse du Dr. Yao Maoqing détonne avec le discours dominant qui attend une percée IA ou une innovation hardware miracle. Pour lui, l’inflexion vient de l’alignement temporel de trois éléments qui maturaient séparément depuis des années.
Premier facteur : les modèles fondationnels embodied (VLA, Vision-Language-Action) atteignent une fiabilité opérationnelle. Deuxième facteur : la mécanique des humanoïdes tient enfin la durée, les robots ne s’arrêtent plus toutes les deux heures pour une panne d’actionneur. Troisième facteur : assez de robots en déploiement réel commencent à générer le « data flywheel » qui améliore les modèles, qui améliorent les robots, qui génèrent plus de données.
« Le narratif de l’industrie passe de « qu’est-ce que les robots peuvent faire » à « les robots peuvent-ils réellement créer de la productivité » », résume le dirigeant chinois. C’est exactement ce que démontre Figure AI avec ses 8 heures continues chez BMW, ou Locus Robotics avec son Array qui supprime 90 % de la main d’œuvre chez DHL.

L’industrie d’abord, la maison ensuite
Le Dr. Yao Maoqing est catégorique sur la séquence d’adoption. Le déploiement à grande échelle ne commencera pas dans les foyers. Il commence dans les usines, la logistique, les services commerciaux, l’inspection sécurité, la collecte de données et l’éducation. Ces environnements offrent ce que les ménages n’offrent pas : des tâches fréquentes, un ROI calculable, et une boucle de rétroaction qui transforme chaque heure de robot en données d’entraînement.
« La maison est une direction long terme importante, mais elle exige des niveaux de sécurité, d’efficacité-coût, d’interaction et de stabilité bien supérieurs. La pile technologique doit encore mûrir », précise-t-il. Une douche froide pour les startups type 1X qui promettent leur humanoïde NEO à 100 000 unités domestiques d’ici 2027.
Le vrai problème : intégrer plutôt qu’inventer
Interrogé sur les blocages, Yao Maoqing rejette la lecture simpliste qui voudrait qu’une seule technologie manque encore. « Le défi n’est pas un problème logiciel ou hardware isolé. C’est un défi d’intégration systémique à grande échelle. » Il liste quatre fronts à travailler en parallèle.
D’abord la généralisation IA : les modèles produisent des démos impressionnantes mais peinent face aux situations long tail du monde réel. Ensuite les données embodied, beaucoup plus coûteuses à acquérir que les données texte. Puis la fiabilité, souvent sous-estimée selon lui : ce qui compte n’est pas la performance pic du robot, mais sa tolérance aux pannes en environnement opérationnel. Et enfin l’industrialisation : chaîne d’approvisionnement, coût unitaire, maintenance, livraison.
Course mondiale et protectionnisme
Yao Maoqing aborde aussi la question du protectionnisme. Les robots humanoïdes sont des systèmes de Physical AI qui pénètrent les usines, les magasins, et bientôt les foyers. Les régulateurs occidentaux vont nécessairement vouloir des garanties sur la sécurité, la souveraineté des données, et le respect des standards industriels locaux. Le dirigeant chinois reste mesuré, refuse de qualifier ces exigences de « protectionnisme », mais sa réponse longue suggère qu’Agibot prépare déjà sa stratégie pour des marchés où le label « made in China » pourrait devenir un obstacle.
Le contraste est saisissant avec les acteurs occidentaux. Tesla démonte Fremont pour produire Optimus à un million d’unités par an. Hyundai vient d’annoncer 25 000 Atlas déployés sur ses usines américaines. Figure AI vise les 100 000 humanoïdes Helix-02. Pendant ce temps, Agibot livre tranquillement dans 17 pays depuis Shanghai, sans les annonces tonitruantes, avec une approche commerciale RaaS qui contourne le débat sur le prix unitaire et concentre la valeur sur les outcomes livrés.
Notre analyse
L’interview du Dr. Yao Maoqing est précieuse parce qu’elle vient du seul acteur qui a déjà passé la barre des 10 000 humanoïdes livrés. Ce ne sont pas des projections de PDG mais un retour de terrain commercial. Trois éléments retiennent l’attention.
D’abord, sa thèse de la courbe X vers la courbe Y est cohérente avec ce qu’on observe en mai 2026 : Schaeffler signe pour des milliers de robots Humanoid, SAP intègre Cyberwave en production, Classover déploie Unitree G1 dans des classes, Hexagon teste AEON chez Fill. Ce ne sont plus des annonces, ce sont des contrats signés avec calendrier de livraison.
Ensuite, son refus du « focus volume » est intéressant. Tesla et Hyundai jouent la carte du million d’unités, Agibot répond ROI et replicabilité. À court terme, le discours volume capte les médias et la bourse. À moyen terme, c’est le discours déploiement qui retiendra les clients.
Enfin, le silence relatif d’Agibot sur les marchés occidentaux mérite attention. La société a 39 % de parts mondiales mais n’a aucune annonce majeure aux États-Unis ou en Europe en 2026. Si les barrières protectionnistes se durcissent comme prévu sous Trump 2, l’avantage technologique chinois ne se traduira pas mécaniquement en domination commerciale mondiale. La bataille des humanoïdes ne se gagnera pas seulement dans les laboratoires de Shanghai, mais aussi dans les couloirs du Congrès américain et du Parlement européen.



