La Chine a cessé de demander à son industrie de progresser sur les robots humanoïdes. Elle l’exige désormais. Le 10 juin, le ministère de l’Industrie et des Technologies de l’information et la commission de supervision des actifs publics ont fixé une consigne nette : d’ici au 31 décembre, 10 000 humanoïdes doivent travailler réellement dans les usines, les entrepôts, les hôpitaux et les opérations de secours. Pas de démonstrations, pas de marathons, du travail effectif.
Les gouvernements locaux devaient remettre leurs plans de déploiement avant fin juin, avec des rapports d’avancement attendus en novembre. Les autorités ne parlent pas d’un objectif mais d’une obligation, qu’elles décrivent comme le passage du secteur en « mode travail ».
Un écart de production déjà béant
Cette directive s’inscrit dans une course très déséquilibrée. En 2025, les entreprises chinoises ont expédié environ 90 % des humanoïdes vendus dans le monde, soit 13 000 à 17 000 unités selon les estimations d’analystes, en hausse de près de 480 % sur un an. Les sociétés américaines en ont livré quelques centaines au total.
Derrière, le marché chinois reste dense. Unitree a écoulé près de 5 500 humanoïdes, AgiBot 5 168, selon le cabinet Omdia qui le classe premier mondial. Leju a dépassé 2 000 unités, Galbot et UBTech ont franchi le millier. À titre de comparaison, Tesla, Figure AI et Agility Robotics ont expédié environ 150 robots chacun. Plus de 140 entreprises opèrent désormais dans l’humanoïde en Chine, et Unitree a obtenu le 1er juin le feu vert pour une introduction en Bourse à Shanghai, visant une valorisation d’environ 6,2 milliards de dollars.

La thèse « corps chinois, cerveau américain » à l’épreuve
Pendant un an, une idée a circulé dans la robotique : la Chine gagnerait sur le matériel, mais les laboratoires américains garderaient l’avantage sur les « cerveaux », ces modèles vision-langage-action qui disent au robot quoi faire. Les classements publics racontent une autre histoire. Sur RoboChallenge, une plateforme indépendante qui évalue les modèles sur trente tâches physiques réelles, aucun modèle américain n’occupe la première place, tenue par des modèles open source chinois depuis janvier 2026.
En juin, le modèle Spirit v1.6 de la start-up Spirit AI, basée à Hangzhou, a coiffé un second classement majeur, RoboArena, co-développé par NVIDIA avec Stanford et l’université de Californie à Berkeley. Spirit v1.6 a marqué 1 924 points, devant le Cosmos3-Nano-Policy de NVIDIA à 1 881. Le modèle américain n’avait tenu la tête que deux jours. Caveat important : les grands modèles fermés américains ne soumettent pas leurs résultats à ces classements, donc leur niveau réel sur robot reste inconnu.
La donnée comme arme décisive
L’explication tient à un mécanisme que les autorités chinoises ont compris tôt. Un modèle vision-langage-action ne peut pas apprendre en lisant Internet, contrairement à un modèle de langage. Il lui faut des traces de capteurs réelles, collectées par de vrais robots manipulant de vrais objets. Or chaque humanoïde déployé en Chine génère ces données, qui entraînent de meilleurs modèles, qui rendent les robots plus capables, donc plus faciles à déployer. Le mandat des 10 000 unités alimente directement ce cercle.
Rien n’est joué pour autant. UBTech a reconnu en janvier que ses robots Walker S2 atteignent au mieux 30 à 50 % de la productivité d’un ouvrier, et seulement sur des tâches limitées. L’autonomie de deux à trois heures par charge bride encore l’usage industriel continu. L’analyste Sheng Zhong, de Morgan Stanley, prévient qu’un dégraissage arrive en 2026, la production dépassant largement les ventes. Reste que l’écart se creuse pendant que le volant de données chinois tourne.
