Il y a quelque chose d’ironique à organiser un sommet mondial de la robotique humanoïde à Tokyo, puis de voir le sol de la conférence envahi par des machines chinoises. C’est pourtant ce qu’a documenté IEEE Spectrum lors du Humanoids Summit de la capitale japonaise : sur une quarantaine de robots exposés, les systèmes chinois étaient environ trois fois plus nombreux que les japonais. Certains fabricants nippons ont même fait appel à des robots de constructeurs chinois pour leurs propres démonstrations technologiques. Un ingénieur japonais interrogé par le magazine a qualifié la situation de « triste ».
Le pays qui a inventé l’humanoïde regarde passer le train
Il y a vingt-cinq ans, le Japon dominait incontestablement la robotique humanoïde. Honda présentait ASIMO, Sony lançait AIBO. Ces machines étaient des prouesses d’ingénierie qui faisaient le tour du monde. Le problème, c’est qu’elles n’ont jamais vraiment quitté les salles de démonstration. Conçues davantage pour impressionner que pour travailler, ces premières générations ont fini rangées dans des musées ou des laboratoires, sans jamais atteindre une commercialisation à grande échelle.
Au Humanoids Summit 2026, Toyota a présenté une vidéo de son robot jouant au basketball. Honda a exposé une nouvelle main robotique multi-articulée. Des avancées réelles, mais des objets de recherche. Sur le sol de la conférence, les humanoïdes en action étaient massivement chinois.
La Chine a comblé l’écart en quelques années
Les chiffres de la Fédération Internationale de Robotique racontent l’histoire nettement. La Chine compte aujourd’hui environ deux millions de robots industriels opérationnels, soit 4,5 fois plus que le Japon. En 2024, 54 % de tous les robots installés dans le monde l’ont été en Chine. Ces machines ne sont plus seulement des bras d’assemblage : elles intègrent de plus en plus des systèmes d’IA embarquée capables de naviguer, de manipuler des objets variés et d’apprendre de nouvelles tâches.
Le Geminoid HI-6, sixième génération d’un android créé en 2006 par le professeur Hiroshi Ishiguro de l’Université d’Osaka, était l’un des rares humanoïdes japonais présents au sommet. Sa particularité : un grand modèle de langage entraîné sur les écrits et interviews du professeur lui permet désormais de tenir des conversations, y compris avec son propre créateur. Un projet fascinant. Mais un projet de laboratoire, pas un produit commercial.
Ce que le Japon conserve comme atout
La situation n’est pas désespérée. Le Japon conserve des décennies de savoir-faire en conception mécanique, en actionneurs de précision et en intégration de systèmes complexes. Des constructeurs automobiles comme Toyota et Honda investissent massivement dans la nouvelle vague de robots physiques. Des entreprises comme Kawasaki, Fanuc et Yaskawa restent des références mondiales dans la robotique industrielle.
Le défi est double. D’abord, transformer ce patrimoine technologique en produits commerciaux viables, capables de concurrencer les Unitree, AGIBOT ou BYD qui sortent des milliers d’unités par mois. Ensuite, intégrer les outils logiciels d’IA embarquée que la Chine développe à vitesse accélérée grâce à ses grands modèles de fondation spécialisés pour la robotique.
L’image du Humanoids Summit reste marquante : le pays qui a inventé la robotique humanoïde regarde, depuis son propre territoire, des machines étrangères lui montrer l’avenir. Le réveil japonais existe, mais la fenêtre pour reprendre la tête commence à se refermer.
