Un mardi ordinaire au Lotte Hotel de Séoul. David Park, chef de rang, plie des serviettes avec la précision de ses quinze années de métier. Mais des caméras captent chacun de ses gestes depuis sa tête, sa poitrine, ses mains. Il n’enregistre pas une vidéo de formation : il apprend à un robot à travailler. Cette scène, filmée en avril 2026 par l’Associated Press, résume parfaitement l’obsession industrielle qui s’est emparée de la Corée du Sud.
Le hardware, la Corée sait faire
Pendant que le monde débat des chatbots, Séoul a redirigé sa machine industrielle vers un objectif précis : construire des robots capables de voir, ressentir et agir dans le monde physique. Et la Corée part avec un avantage structurel que peu de pays peuvent revendiquer.
Goldman Sachs l’a explicitement souligné dans une note de 2026 : la Corée dispose d’un nombre remarquable de startups et d’entreprises cotées spécialisées dans les mains dextères pour humanoïdes. Cet avantage découle directement de décennies de robotique industrielle dans ses usines d’électronique et d’automobile. Les chaînes d’approvisionnement coréennes pourraient soutenir quelque 74 000 unités humanoïdes par an, selon la banque américaine.
Samsung, LG, POSCO et une multitude de fournisseurs de rang 2 maîtrisent déjà la production d’actionneurs, de capteurs et de matériaux avancés que réclament les humanoïdes. Cette infrastructure industrielle constitue un avantage compétitif difficile à répliquer rapidement.
Le cerveau reste à construire
Là où le bât blesse, c’est sur l’intelligence. Si le hardware coréen est solide, les modèles IA qui animent les robots, ce que les spécialistes appellent les robot foundation models, restent largement entre les mains d’acteurs américains comme NVIDIA (Isaac Lab), Figure AI ou Physical Intelligence. RLWRLD, une des startups coréennes les plus avancées sur le sujet, travaille à combler cet écart, mais les experts estiment qu’un déploiement industriel à grande échelle n’interviendra pas avant 2028.
Résultat : la Corée se retrouve dans une position inconfortable. Elle peut fabriquer le corps du robot, mais pas encore son cerveau. Hyundai, conscient de cette dépendance, investit massivement dans sa filiale Boston Dynamics et dans de nouvelles unités de recherche en IA physique. Samsung et LG développent des divisions robotiques internes. Le gouvernement, lui, a annoncé un plan de soutien à l’industrie des humanoïdes, avec des objectifs chiffrés à l’horizon 2030.
Un prix social à payer
L’enthousiasme du gouvernement coréen se heurte à une réalité sociale. Les syndicats de Hyundai ont lancé un avertissement dès le début 2026 : la généralisation des robots dans les usines pourrait provoquer un choc de l’emploi d’une ampleur inédite. Le président Lee a dû intervenir publiquement pour demander à l’industrie de gérer la transition avec responsabilité.
Le paradoxe est réel. La Corée investit dans des technologies qui pourraient fragiliser la base même de son modèle industriel. Mais ses dirigeants font le pari que le pays qui maîtrise la fabrication des humanoïdes gardera la main, quelle que soit la vitesse à laquelle les robots remplaceront les humains dans les usines mondiales. Un pari à 74 000 robots par an qui ne laisse pas de place à l’improvisation.
