Le cabinet britannique Interact Analysis publie le 26 mai 2026 sa prévision décennale du marché humanoïde : 700 000 unités expédiées par an d’ici 2035 et 15 milliards de dollars de chiffre d’affaires annuel. La courbe reste modeste à court terme avec moins de 100 000 unités par an avant 2030, et 2032 est identifié comme le vrai point de bascule commercial.
Une décennie d’attente avant la rampe commerciale
Le rapport d’Interact Analysis, basé à Wellingborough, casse la communication euphorique du secteur. La demande reste pour l’instant tirée par les projets pilotes, les subventions publiques et les partenariats stratégiques, pas par une adoption généralisée. L’analyste Marco Wang résume le marché : « Il passe du hype au pragmatisme. Les fournisseurs et les premiers adoptants privilégient la stabilité opérationnelle plutôt que les specs choc. »
Concrètement, sur les 10 prochaines années, quatre verrous doivent sauter : les capacités d’IA embarquée, la rareté des données d’entraînement, la durabilité du hardware et la cohérence de fabrication en série. À cela s’ajoutent les standards de sécurité, les certifications et les mécanismes d’assurance, encore largement inexistants.
La Chine va rafler 65% du marché en 2035
Interact Analysis place la Chine en position dominante avec plus de 65% des expéditions destinées à des applications réelles d’ici 2035. La raison tient en trois mots : investissements publics, subventions et achats des entreprises d’État. Le 15ème plan quinquennal chinois fait de l’embodied AI une priorité, et les chiffres récents confirment la mécanique. Les startups chinoises ont levé 5,6 milliards de dollars en quatre mois et demi début 2026, et plus de 28 000 humanoïdes y sont déjà enregistrés sur le système national d’identification.
Les États-Unis suivent en deuxième position grâce à leurs investissements IA, leur accès au capital et un coût de la main-d’œuvre comparativement élevé qui rend le retour sur investissement plus rapide. À elles deux, Chine et États-Unis pèseront plus de 85% de la demande mondiale en 2035. L’Europe et le Japon restent à l’arrière, malgré les annonces récentes de Bosch-Humanoid, Mitsubishi-Chiba Tech ou de la grecque Axl Imperial.
Le format gagnant : roues plutôt que jambes
Le rapport tranche un débat technique. À court et moyen terme, les plateformes à roues, plus simples mécaniquement et moins gourmandes en batterie, seront préférées aux bipèdes. C’est la stratégie d’Apptronik avec Apollo en chantier ou de l’allemand Humanoid avec son HMND 01 sur base mobile. Boston Dynamics garde Atlas comme vitrine, mais ce sont Spot et Stretch (à roues) qui sont vraiment expédiés en volume.
Industrie manufacturière et entreposage concentrent la demande à court terme. Les environnements y sont structurés, les tâches répétitives et les budgets disponibles. Les services publics, surtout en Chine, montent en puissance via les achats gouvernementaux. À l’inverse, le marché résidentiel restera limité jusqu’à la fin de la décennie, le temps que les questions de sécurité dans des environnements imprévisibles soient résolues.
Notre analyse : l’écart entre les annonces et le marché
Les chiffres d’Interact Analysis offrent un contrepoint utile aux annonces de production des constructeurs. Tesla vise 50 000 à 100 000 Optimus en 2026 puis 1 million en 2027. Hyundai annonce 30 000 Atlas par an dès 2028. EngineAI vise 10 000 unités/an à Zhengzhou. Si l’on additionne, on dépasse déjà 1 million d’unités annuelles dans trois ans, soit trois fois la prévision globale d’Interact pour 2030.
Deux lectures possibles. Soit les constructeurs gonflent leur communication pour lever des fonds (et la prévision Interact est plus réaliste), soit Interact sous-estime massivement l’effet d’apprentissage et de descente des coûts. L’historique du solaire et des batteries plaide pour la seconde hypothèse. L’historique des voitures autonomes plaide pour la première. Pour les entreprises qui commandent aujourd’hui, le repère utile reste celui d’IDTechEx publié la semaine dernière : un payback en 6 mois dès 2026 sur des humanoïdes industriels facturés autour de 114 700 dollars, et un prix divisé par trois d’ici 2030.
Le marché basculera quand trois indicateurs convergeront : un coût horaire effectif sous 5 dollars, une autonomie réelle dépassant 8 heures (contre 1-2h aujourd’hui pour les bipèdes) et un cadre assurantiel pour la responsabilité civile en cas d’incident. Aucun de ces trois leviers n’est résolu à ce jour, ce qui valide l’horizon 2032 du rapport.
Source : The Engineer, étude Interact Analysis.



